Entretien

Fred Deux

 

Fred Deux

Né en 1924 à Boulogne-Billancourt, Fred Deux est issu d'une famille d’ouvriers. Il travaille tôt en usine et intègre en 1943 un groupe de résistants FTP. Il terminera  la guerre en s’engageant dans les Goums marocains. A partir de 1948, il travaille à la librairie Clary de Marseille et s’ouvre à la littérature. Avec quelques lecteurs, il fonde le sous-groupe des surréalistes de Marseille. A la même époque, il découvre l'oeuvre de Paul Klee ; il commence alors à réaliser ses premières taches sur papier. En 1951, installé à Paris, il rencontre Cécile Reims qui deviendra sa compagne. Il fait la connaissance d'André Breton et fr équente les surréalistes dont il s'écartera en 1954. En 1958 sous le pseudonyme de Jean Douassot, il publie La Gana, premier d'une longue série d'écrits largement autobiographiques. En 1962 il entame, à l'aide d'un magnétophone, l'enregistrement du récit de sa vie.

Des galeries (Daniel Cordier, Alphonse Chave, Jeanne Bucher), le Centre national d’art contemporain, l’Ecole nationale des Beaux-Arts de Paris, le Musée Cantini à Marseille, le Musée de l’Hospice Saint Roch à Issoudun, le musée Bochum en Allemagne, le cabinet d’arts graphiques du Centre George Pompidou et la Halle Saint-Pierre ont notamment exposé les œuvres de Fred Deux.

Les œuvres de Fred Deux se trouvent en permanence à la Galerie Alain Margaron.

Sélection bibliographique : La Gana (1958), Sens inverse (1963), La Perruque (1969), Nœud coulant (1971), Gris (1978), Terre mère, journal 1987 - 1998 (1999), Continuum (2001), Entrée de secours : 1999 - 2003 (2007) et à vif, 24 CD édités en 1998 par André Dimanche Editeur.

 

EXTRAIT

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Gilbert Moreau  : C’est en travaillant dans cette librairie que vous allez découvrir votre voie ?

Fred Deux : Je n’avais jamais lu. Je lisais Bibi Fricotin quand j’étais jeune. Là, j’ai découvert le poison - les livres -grâce à Mme  Fouquet, une employée, très vieille, qui ayant vu que j’étais malheureux, m’a dit « si vous voulez sortir de là où vous êtes tombé, lisez » et elle m’a indiqué ce qu’il fallait que je lise. J’ai commencé par les poèmes de Cendrars. Je n’aimais pas les poèmes. Je lis Le Transsibérien, je suis ému, je pleure. Ma vie va prendre une autre direction.

Un soir, on était resté jusqu’à vingt-trois heures tous les deux  pour traiter une commande urgente. Elle m’a dit, « le peu de temps que vous devez passer à la librairie, il faut vraiment le remplir. Sinon, vous êtes perdu ». Elle m’avait transpercé. Elle m’a rendu un service énorme et je me suis mis à lire comme un alcoolique, mais pas n’importe quoi, elle me guidait.

Le contact avec certains clients me faisait du bien comme avec  Mme de Beauvoir qui était professeur au lycée. Une fois, un ingénieur a voulu que l’on parle ensemble. Dans les trois femmes, il y en a une à vous, me demande-t-il ?  Rien n’est à moi, je lui réponds. Je me tirerai un jour, mais pas avant d’avoir avalé ce que Mme Fouquet…  Ah ! me dit-il, Mme Fouquet s’occupe de vous ? Vous êtes entre de bonnes mains. Vous verrez, ça va bouger.

Quel livre a changé votre vie ?

Un livre sur Paul Klee, le peintre de ma vie, son premier album en couleur, 1947 ou 1948. Le paradis ! J’ai commencé à peindre, dans la librairie. Je me suis fait un petit réduit où personne ne venait, sauf Mme Fouquet. Quand j’en avais marre de la librairie, je montais, je faisais des taches. Un jour, elle m’a dit « il ne faut pas faire ça ici, si Suzanne vous découvre ? »  « Elle ne peut pas me flanquer à la porte, je suis son beau frère. » « Oh ! Elles en sont capables. Il faut vous trouver une petite chambre dans Marseille. » J’ai commencé à avoir une double vie : une petite chambre. J’ai pris un peu d’argent dans la caisse. La Suzanne a peut-être vu qu’il manquait quelque chose mais j’étais bien. Puis, je suis tombé malade, je suis parti dans un sanatorium et ça a été fini, divorce…

Face à ce mal-être, n’avez-vous pas été tenté d’entreprendre une thérapie ?

Oui, Mme Fouquet m’a dit « je crois que vous pourriez être aidé, moi-même j’ai besoin de consulter. Je suis sûre que vous aurez des réponses. La parole pourrait vous aider. Si vous sentez que cela vous gêne, vous laissez tomber, c’est tout ». Elle m’a donné le nom d’un médecin, elle a pris rendez-vous pour moi. J’y suis allé et cela s’est très bien passé. Il m’a proposé de livrer ma parole et de lui laisser livrer la sienne. Et on a fait un bout de chemin ensemble, c’est lui qui m’a permis de sortir de Marseille.

Vous partez de Marseille, avec l’envie de dessiner

Oui, c’est ainsi que je quitte Marseille, malade mais heureux, avec tous mes instruments de peinture, une petite machine à écrire, avec une prétention qui s’arrêtait à moi-même puisque je ne montrais pas ce que je faisais. Je ne guéris pas bien, je tombe sur un médecin qui me dit «  l’homme n’est pas fait pour vivre un an dans un sanatorium, mais vous, vraiment, encore moins. Heureusement qu’on vous a donné un coin pour peindre vos taches, mais, maintenant, il faut que vous ayez une petite occupation, que vous sortiez du sanatorium, que vous retourniez chez vous ».  Je lui fais remarquer que je n’avais plus personne mais que j’allais me débrouiller.  « On ne peut pas vous envoyer travailler, vous aurez une pension qui durera le temps de votre guérison. Après, vous aurez les soins gratuits. » Ah ! la France est un paradis. C’est ainsi que Fred Deux est devenu un bricoleur.

Votre long séjour vous a-t-il dépouillé de vos peurs et de vos angoisses ?

L’angoisse, je la garde parce que c’est quand même un bon pote. Quand ça craque, nous pouvons glisser dans l’angoisse parce qu’elle est là et qu’elle ne nous arrêtera pas, mais on peut aussi être arrêté par notre propre angoisse, qui a compris qui nous étions.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire La Gana ?

C’est sans doute la lecture de certains auteurs. Cendrars tout d’abord, que j’ai rencontré à Marseille. Je lui avais écrit. Un jour, il entre dans la librairie et  demande à me voir. Je traverse la boutique, il n’avait qu’un bras, il me serre avec une poignée de main forte. Il me dit que mon petit mot l’avait beaucoup touché. Il partait à Toulon s’embarquer pour l’Indochine. Il me propose de casser la croûte. J’avais lu tout ce qu’il avait publié, y compris Le Transsibérien, le grand poème. Cendrars me dit  « vous avez d’autres livres dans la librairie à lire, mais je suis très content que vous ayez lu Le Transsibérien. Miller, vous l’avez lu ? » « Je tourne autour, je n’arrive pas à le saisir » lui dis-je. « Il  y a tellement de fatras autour de Miller : "on a lu Miller", on fait le malin, je n’aime pas. Lui ne se prête pas à ça, c’est un type un peu secret, qui vit dans son coin, qui tape à la machine toute la journée. Son dernier livre, il faut le laisser un peu macérer, mais ses premiers livres sont à lire, nécessairement. En le lisant, on a envie d’écrire ». Je lui dis « vous tombez pile ». « Cela se voit, vous lisez parce que vous devez écrire ». Je lui dis que je n’ai pas du tout de prétention. « Tant mieux, cela va venir, c’est toujours comme ça que ca vient. » Il me demande de lui montrer le rayon Miller. On avait tous ses livres,  grâce à Mme Fouquet qui voulait qu’on ait l’œuvre complète de certains auteurs. C’est comme ça que je me suis mis à lire Miller.

 La Gana ;  pourquoi ce titre ?

 Dans la librairie à Marseille, un jour merveilleux, je tombe sur Méditations sud américaines de Hermann Von Keyserling avec comme sous-titre « La Gana ». Je lis, je ne rentre pas facilement dedans, quand je ne comprends pas, je saute. Et je découvre qu’il existe une sexualité du langage chez les sud-américains. J’ai l’impression que je connais ça depuis longtemps, ce qui évidemment est faux. La Gana, c’est l’impossible à portée de nos mains.  

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