Se surprendre 

Cécile Reims

 

Cécile Reims

Née en 1927, Cécile Reims est arrivée en France en 1933 après avoir vécu sa petite enfance en Lituanie, dans une famille juive traditionnelle. Peu après la Libération, elle s’engage dans l’armée clandestine juive et gagna la Palestine. Elle revient en France, pour se soigner de la tuberculose. En 1951, elle rencontre Fred Deux. Durant plusieurs années, elle pratiquera le tissage à la main. Initiée à la gravure au burin par Joseph Hecht, elle produit, entre 1950 et 1960, une soixantaine d'œuvres originales avant de faire la rencontre de Hans Bellmer dont elle sera le graveur-interprète de 1967 à 1975. Après la mort de ce dernier, en 1975, elle alterne gravures d’interprétation (Fred Deux, Léonor Fini) et oeuvres personnelles.

Sélection bibliographique : L’Epure (2000), Plus Tard (2002), Bagages Perdu (2008)

 

EXTRAIT

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Si l’homme d’aujourd’hui est voûté, de plus en plus voûté par cinquante années, penché des heures durant sur sa table, sur le dessin en cours, au point de ne pouvoir, à présent se redresser, inchangés sont demeurés l’exigence à l’égard de soi et le besoin de se tenir à l’écart de toutes les rumeurs, littéraires ou artistiques, afin que ne soit pas perturbée son écoute à ce qui germe, demande à naître de l’intérieur de soi (ce qui ne signifie pas le retrait dans  une « tour d’ivoire ». Fred s’est dans les moments cruciaux, physiquement et publiquement engagé).

Comme il a maintenu vivace en lui le doute, perdure - malgré tout ce qui pourrait l’apaiser ou lui prouver le contraire -, le sentiment d’être un « usager » de l’art et de l’écriture, par effraction.

Fred est resté ouvrier dans l’âme. Ouvrier de sa propre vie.

Pointant, quotidiennement, sans guère prendre de vacances (il n’en éprouve pas le besoin), se passant de distractions ou de dérivatifs. Inquiet, sitôt que, pour une raison ou une autre, s’impose ou se prolonge un temps vacant aussitôt assimilé au tarissement de la source (par défaut ou par usure de celui qu’il reçoit), celle qui propulse sa main sur la feuille de papier, celle qui dessine, écrit, qui le sert ; lui-même étant le servant, obéissant, fidèle, toujours anxieux de ne pas l’être assez.

Existence qui pourrait paraître monotone, mais qui ne l’est qu’en apparence. Car pour celui qui la vit, qui entre journellement, dans les arcanes du dessin dont il ne sort que pour se retrouver à l’entrée d’une nouvelle Terra incognita, chaque jour est, doit être surprenant.

Se surprendre serait le maître mot du portrait de Fred.

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